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Auguste Renoir au musée d’Orsay : découvrez les secrets de fabrication des catalogues d’exposition

C’est l’histoire d’un défi éditorial et muséal : réhabiliter l’un des œuvres les plus connus, mais aussi l’un des plus galvaudés au monde, celui d’Auguste Renoir. Les équipes du musée d’Orsay et nos éditions ont conjugué leurs talents pour donner naissance à deux catalogues, fruits d’un dialogue entre New York, Boston, Londres et Paris : proposés en français et en anglais, ces ouvrages renouvellent notre regard sur le maître.
Découvrez les coulisses d’une aventure transatlantique dont les couleurs et le trait renoiriens furent la boussole, en compagnie de Marie-Caroline Dufayet, directrice des éditions du musée d’Orsay, et de Paul Perrin, conservateur en chef, directeur de la conservation et des collections et commissaire d’exposition, également au musée d’Orsay.

Deux catalogues complémentaires pour révéler Renoir
« Pour cette saison, exceptionnellement, les deux espaces d’exposition du musée célèbrent le même artiste, explique Paul Perrin. D’un côté, nous révélons le « Renoir dessinateur » : battant en brèche le mythe tenace d’un artiste qui aurait détruit ses dessins, nous dévoilons une centaine de feuilles, véritables trésors d’atelier rarement exposés. De l’autre, « Renoir et l’amour » marque un retour aux fondamentaux, au Renoir inventeur de l’impressionnisme et peintre de la vie moderne. On croit connaître sa peinture, mais c’est la première fois en France depuis 1985 qu’une exposition réunit tous ses chefs-d’œuvre ! »
Les deux catalogues qui accompagnent ces expositions ont été conçus en complémentarité, chacun porté par une identité visuelle propre : « L’un, sobre et épuré, invite à découvrir l’intimité de la création, quand l’autre, plus contemporain, exalte la couleur et la vie moderne, commente Marie Caroline Dufayet. Jusque dans leur façonnage – papiers, reliures et graphismes distincts –, ces deux objets dialoguent pour révéler les multiples visages d’un maître que l’on croit connaître. »

Comprendre enfin des œuvres trop familières
Une particularité du catalogue Renoir et l’amour réside dans la place accordée au commentaire des œuvres : un choix assumé qui répond à la nécessité de lire à nouveau des œuvres que l’on ne regarde plus vraiment. « Nous avons voulu redonner du sens à ces œuvres ; cela faisait très longtemps que ce travail n’avait pas été fait, souligne Marie-Caroline Dufayet. On voit ces tableaux, mais sans finalement les regarder ni les comprendre tout à fait, tant ils nous sont familiers. Il nous paraissait essentiel de redonner des clés de lecture. »

Rendre à Renoir sa vérité
Le grand drame de Renoir ? Son propre succès, qui a donné lieu à de multiples déclinaisons mercantiles de son œuvre : articles de papeterie, pièces textiles, boîtes de chocolats ou de biscuits, calendriers des postes… Pour sortir Renoir de l’imagerie populaire à laquelle ces productions marchandes l’avaient réduit, il fallait restituer leur complexité et leur profondeur à ses œuvres, mais aussi veiller avec grand soin à la qualité de leur reproduction. Pour Paul Perrin, l’exigence technique devenait, dès lors, un impératif éthique : « Les reproductions sont souvent catastrophiques dans les ouvrages de grande diffusion sur Renoir. Il était impératif de rendre à la peinture sa justesse et sa lumière et d’être au plus près de la réalité de ces œuvres. »
Pour relever ce défi, le musée d’Orsay a pu compter sur l’expertise de nos éditions. « Votre équipe est un appui précieux pour nous ; le musée ne peut consentir à aucun compromis en matière de qualité, confie Marie-Caroline Dufayet. Le suivi de fabrication assuré par Isabelle Loric a été, à cet égard, exceptionnel. Nous avançons en totale confiance avec vous. Les enjeux sont immenses : scientifiques, bien sûr, le catalogue étant le couronnement d’années de recherche, mais aussi financiers, avec près de 23 000 exemplaires imprimés pour Renoir et l’amour et 10 000 pour Renoir dessinateur. Nous devons également rendre justice au travail de la conservation et à la générosité des prêteurs. »

Pendant le calage chez Printer Trento (imprimerie)

Auguste Renoir est sans doute l’un des peintres dont l’œuvre a été la plus dénaturée par la reproduction. Pour rompre avec cet état de fait, l’équipe éditoriale d’Orsay, Paul Perrin, Isabelle Loric et l’atelier de photogravure des Artisans du Regard n’ont eu de cesse, en multipliant les allers-retours, de confronter directement les épreuves de chromie avec les tableaux originaux, qu’ils soient exposés dans les salles du musée d’Orsay, conservés dans ses réserves ou au sein de son département des Arts graphiques. Ce dialogue constant avec les Artisans du Regard a été d’une exigence rare : chaque nuance a été scrutée, les chromies modifiées et rectifiées à de multiples reprises afin d’atteindre la parfaite justesse. Jusqu’au calage final en machine, chaque réglage d’encre a été minutieusement ajusté pour capturer la vibration de la touche et l’exactitude de la palette.
Cette quête d’excellence s’exprime jusque dans les choix des matériaux, comme l’illustrent ces explications de Marie-Caroline Dufayet : « Pour Renoir dessinateur, un papier offset bouffant a été choisi en raison de son aspect matière, brut, qui restitue toute la sensualité du dessin. Pour Renoir et l’amour, un papier couché a été privilégié : il permet à la lumière et à la profondeur de l’huile d’éclater pleinement. »

Collaboration scientifique et éditoriale entre Paul Perrin et Marie-Caroline Dufayet

Une épopée transatlantique
Sur le point d’évoquer avec nous les coulisses de ces projets éditoriaux parallèles, Marie-Caroline Dufayet libère les volumes de leur film protecteur d’un geste presque solennel. Derrière ce froissement léger, l’aboutissement d’une aventure internationale : deux catalogues conçus pour voyager et être lus entre Paris, New York, Boston et Londres.
Le destin de ces publications épouse l’itinérance exceptionnelle des expositions : de la Morgan Library de New York à Orsay, pour Renoir dessinateur ; de Paris au Museum of Fine Arts de Boston en passant par la National Gallery de Londres, pour Renoir et l’amour. Une traversée de l’Atlantique et de la Manche, afin de porter la voix du maître français au plus grand nombre.
Cette collaboration éditoriale met en lumière une caractéristique de la place occupée actuellement par Renoir dans l’histoire des arts : « Une grande partie des spécialistes de Renoir sont aujourd’hui anglo-saxons, mais nous avons veillé à avoir des auteurs de tous horizons », souligne Paul Perrin. Ces livres sont le fruit d’une confrontation fertile entre des cultures éditoriales parfois divergentes. De l’emplacement d’une note au cadrage d’une couverture, chaque choix a été mesuré, discuté. Pour la directrice des éditions du musée d’Orsay, il ne s’agit pas de faire des concessions, mais de faire des choix à l’issue de dialogues féconds : « Un compromis n’est jamais vraiment satisfaisant ; il faut comprendre les arguments de chacun. Le placement des notes de bas de page a ainsi été l’objet de nombreux échanges : les éditeurs américains les préfèrent en fin d’ouvrage alors que nous les préférons en bas de page, au plus près des écrits. Dans Renoir dessinateur, comme les textes sont courts, nous avons proposé une maquette avec les notes en fin d’article. C’est assez proche de nos usages, ça fonctionne graphiquement, c’est pratique pour le lecteur. Ensemble, nous avons trouvé la bonne formule. »

Couvertures françaises et anglophones des catalogues

Pour les couvertures, les regards divergent aussi, explique Paul Perrin : « Pour l’édition française de Renoir et l’amour, nous avons choisi un cadrage serré sur le jeu de regards au sein d’un trio de personnages du Déjeuner des canotiers et une typographie forte. Ce choix d’œuvre était important, car le prêt de ce tableau est absolument exceptionnel, et c’est une œuvre clé de l’exposition. Nous souhaitions aussi surprendre un peu en évitant l’association facile et romantique de « l’amour » avec l’image d’un couple ; nous trouvions plus intéressant d’associer ce titre à une sorte de triangle amoureux et à une scène plus large de convivialité et de groupe. Le choix d’attirer l’attention sur un détail du tableau nous permet aussi de renouveler le regard sur une toile immensément connue. Nos partenaires américains ont préféré rester fidèles à l’icône du Museum of Fine Arts de Boston : le célèbre couple de danseurs de La Danse à Bougival, présenté plein cadre. »
Quant aux titres, le consensus s’est fait sur une traduction exacte : « Renoir et l’amour / Renoir and Love. Ce titre pourrait passer pour “mièvre”, remarque Marie-Caroline Dufayet, mais il est très efficace, en réalité. L’ouvrage explore toutes les nuances de ce sentiment : de l’amour filial à l’amitié en passant par celui de la nature, jusqu’aux lectures les plus contemporaines sur les stéréotypes de genre. »