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« Faire du faux avec du vrai » : Jean-Paul Salomé explore le catalogue Faux et faussaires

Alors que son film L’Affaire Bojarski, sur le faux-monnayeur éponyme, est en tête du box-office, avec 400 000 entrées en seulement cinq jours, le réalisateur Jean-Paul Salomé nous a rejoints à l’hôtel de Soubise, siège historique des Archives nationales. C’est là, dans le clair-obscur de l’exposition « Faux et faussaires – Du Moyen Âge à nos jours »  que le réalisateur est venu encore approfondir sa connaissance d’un sujet qui lui est désormais familier. Entre deux vitrines, il feuillette avec nous le catalogue de l’exposition : pour lui, chaque page évoque l’univers cinématographique.

Jean-Paul Salomé aux Archives nationales

L’archive comme moteur de création
« Regardez ces photographies ! » s’enthousiasme Jean-Paul Salomé en ouvrant le catalogue au chapitre consacré à l’affaire Bojarski. « Ce sont précisément ces documents qui nous ont permis de reconstruire l’atelier clandestin ou de composer certains plans du film. » Pour donner vie au contrefacteur expert et génie solitaire Bojarski, le cinéaste s’est en effet plongé dans les archives de la Banque de France et dans celles du musée français de la fausse monnaie à Lyon. Le film et le catalogue partagent le même ADN visuel en donnant à voir machines d’époque, rapports de police, croquis techniques…
La production du film a recréé certaines images d’archives : ainsi, la célèbre double page d’un numéro de Paris Match publié en 1954 prend vie à l’écran. La magie du cinéma et la vérité documentaire fusionnent lorsque Bastien Bouillon incarne le commissaire Benhamou examinant les billets à la loupe : l’acteur donne corps à une iconographie désormais légendaire.

À gauche : catalogue Faux et faussaires, double page de Paris Match. À droite : film L’Affaire Bojarski © 2025 Guy Ferrandis

Bojarski : le « Manet de la monnaie »
« Bojarski était surnommé le “Cézanne de la fausse monnaie” pour sa maîtrise absolue de la chromie », explique Jean-Paul Salomé, fasciné par la précision de ce copiste hors norme. « Quelqu’un dans mon entourage a même osé ce jeu de mots : le “Manet de la monnaie” ! Loin d’être un truand classique, Bojarski était un ingénieur brillant dont le délit est devenu un art. Il a fini par se découvrir une fibre artistique, atteignant une perfection obsessionnelle. Il allait jusqu’à rectifier des détails qu’il jugeait bâclés sur les originaux de la Banque de France, s’amuse le cinéaste. Sa marque de fabrique ? Une discrète provocation nichée au cœur du graphisme. Sur les billets de 100 francs Bonaparte, Bojarski omettait volontairement un pétale sur une fleur, tout en haut à gauche. Une coquetterie d’artiste ! »

Le catalogue : un « Série noire » moderne
Jean-Paul Salomé, qui a puisé son inspiration dans les polars des années 1950-1960, salue la puissance visuelle du catalogue Faux et faussaires : « On est immédiatement plongé dans l’esthétique d’un film noir », confie-t-il.
L’ouvrage reprend les codes visuels du genre, qui a connu son âge d’or dans les années 1960. Le graphisme, conçu par Cyril Cohen (Volume Visuel), installe cette ambiance dès la couverture : le portrait fragmenté d’un visage masqué évoque l’anonymat du faussaire agissant dans l’ombre de son atelier clandestin. La typographie, qui rappelle celle des tampons de préfecture ou des machines à écrire, assimile chaque titre à l’intitulé d’un dossier administratif confidentiel. Le lecteur se trouve ainsi subrepticement plongé, au fil des pages, dans l’atmosphère d’un commissariat.
Cette immersion est renforcée par un traitement rédactionnel calqué sur les « canards » de l’époque : les textes, brefs et incisifs, adoptent la nervosité du fait divers. La mise en page décline les codes de la presse périodique — colonnes serrées, titres percutants et accroches saillantes — pour traiter le sujet avec l’urgence d’une édition spéciale.
Enfin, le choix d’un contraste chromatique tranché, où le rouge vif vient bousculer le noir profond, rend un hommage direct aux couvertures de la collection culte « Série noire ». Le catalogue capte par son graphisme l’aura d’une référence éditoriale.

« Faire du faux avec du vrai »
Si Jean-Paul Salomé puise son inspiration dans des films d’époque, il s’appuie aussi sur l’expertise des décorateurs et costumiers, que nourrit leur fréquentation des archives et des catalogues d’art – qualifiés d’« outils indispensables » par le réalisateur.
Au détour d’une anecdote sur les moulages réalisés par les ateliers d’art du GrandPalaisRmn pour son film Arsène Lupin (2004), le cinéaste, qui met plus volontiers en scène des sujets historiques et des faits réels, déclare à propos de son propre métier : « Faire du cinéma, c’est fabriquer du faux avec du vrai. Je vole des fragments au réel pour construire une illusion à laquelle tout le monde a envie de croire. Pourtant, c’est avec cette fausseté – ces décors, ces costumes, ces lumières – que l’on parvient à toucher la vérité humaine d’un personnage. Je ne fais pas de captation, je recrée un monde. »