« Je voudrais être une machine. » Cette déclaration célèbre d’Andy Warhol ainsi que la profusion de sérigraphies mécanisées réalisées par l’artiste dans les années 1960 ont trop souvent fait oublier que le « pape du Pop » a d’abord été formé à l’illustration. À l’approche du centenaire de sa naissance en 2028, l’ exposition « Andy Warhol. La ligne et l’ image » au musée du Luxembourg à Paris, nous invite à un contre-pied saisissant. En remettant Warhol dessinateur au premier plan, le commissaire Alain Cueff déplace notre regard : derrière l’icône médiatique des années 1980, on découvre un élève doué qui étudie au Carnegie Institute of Technology entre 1945 et 1949, puis un jeune professionnel noircissant des pages de carnet à mesure qu’il fait carrière dans le domaine de la publicité.
En écho à l’exposition, notre maison d’édition a façonné un catalogue sur mesure. Alors que les « bonnes feuilles » arrivent tout juste de l’imprimerie, nous avons interrogé Hugues Charreyron, responsable de fabrication aux GrandPalaisRmnÉditions, pour vous dévoiler les coulisses de cet ouvrage, né de la rencontre entre une création graphique ambitieuse et les réalités de la production d’un livre.

L’intime au bout du crayon
Parmi les rendez-vous qui rythment la vie d’une maison d’édition, certains procurent une joie toute particulière : ainsi de cette matinée où Hugues Charreyron nous présenta les « bonnes feuilles » du catalogue Andy Warhol. La ligne et l’image. Les premiers cahiers imprimés, récupérés à la sortie des machines juste avant l’étape de la reliure, embaumaient l’encre, encore fraîche. L’émotion était grande : voir un travail de plusieurs mois prendre enfin corps est toujours un moment magique.
À peine les pages ouvertes, la puissance du trait s’impose au regard. Comme l’explique Alain Cueff dans l’introduction du catalogue, appréhender la « ligne Warhol », « ligne directrice » suivie par l’artiste « avec une obstination et une finesse » rares, c’est saisir une double réalité ; c’est à la fois observer le geste sur le papier – cette « ligne graphique parfois serpentine, parfois brisée » – et en comprendre la portée théorique ; car le dessin, loin d’être un simple passe-temps pour Warhol, est la source de sa pensée visuelle, le lieu de ses expérimentations.
On associe souvent l’artiste à la mécanisation de l’art et à la transformation de son atelier, la mythique Factory, en usine de production. Pourtant, malgré son approche industrielle, Warhol n’a jamais cessé de dessiner. Croquis de chats, esquisses de fleurs, portraits de proches : ses œuvres sur papier révèlent un jeune homme réservé, fasciné par la beauté, aux antipodes de la figure stoïque qu’il incarnera plus tard.

La fabrication comme prolongement de l’œuvre
Comment restituer sur le papier la fragilité d’un trait d’encre, le glamour brillant des années pop et la mécanique de répétition propre à Warhol ? Comment traduire dans un livre d’art la complexité conceptuelle de l’artiste ?
Philippe Millot, designer graphique, et Hugues Charreyron ont tâché de relever ensemble ce défi. Pour rendre le grain et l’imperfection du trait de Warhol sans le trahir, l’impression sur papier couché n’a pas été calibrée avec une trame offset classique mais a été réalisée en trame aléatoire. Plutôt que d’aligner les points d’encre en grille, cette technique les disperse de manière organique – « aléatoire », donc. Le résultat ? Une grande finesse de détails et, surtout, l’élimination totale du risque de moirage, ces ondulations visuelles qui apparaissent parfois sur les hachures d’un dessin original.

En début d’ouvrage, un dessin au trait, imprimé sur un calque, se superpose à une photographie en noir et blanc. Fixé en onglet dans la reliure pour s’ouvrir en toute fluidité, ce feuillet transparent pose immédiatement la question de la reproductibilité d’une œuvre : il fait directement écho à la technique du décalque, chère à Warhol, et préfigure sa quête d’une reproduction en série sur le mode industriel. « C’était un vrai casse-tête, explique Hugues Charreyron, car, lors de l’impression du calque recto verso chez notre imprimeur, Tallers Gràfic Soler, la charge d’encre cumulée risquait de saturer le rendu. Après de multiples essais en machine, nous avons appliqué un ton Pantone recto verso, puis nous l’avons ajusté en abaissant les valeurs pour obtenir une transparence tamisée d’une grande subtilité. »

Le livre est articulé en cinq thématiques et divisé en quatre essais. Les papiers, par leur texture, font écho à ce séquençage et aux différents contenus. Certains chapitres se transforment ainsi en une véritable expérience sensorielle : la série des célèbres Dollar Sign est imprimée sur un papier qui rappelle le grain très spécifique des carnets de croquis et restitue sous les doigts des lecteurs la sensation de toucher les originaux. Et lorsque s’ouvre le chapitre « Andy Warhol ou la transformation de soi », c’est un papier couché brillant, rehaussé d’un vernis machine brillant, que l’on découvre. L’éclat lumineux conféré aux images grâce à ce choix de fabrication incarne à la perfection le thème du paraître, du glamour et du vernis social.
En fabrication, l’alchimie tient parfois à peu de chose, et peut se nicher dans une infime nuance d’encre. Pour imprimer les quatre essais de la partie finale du catalogue, « La ligne en suites », sur un papier d’une extrême finesse (60 g), il a fallu résoudre un problème chromatique : « Philippe Millot souhaitait imprimer ces textes sur un papier teinté chaud, raconte Hugues Charreyron. Comme notre papier tirait naturellement sur un bleu froid, nous avons ajouté une touche d’orangé à notre formule d’encre pour neutraliser la teinte d’origine et obtenir ce gris chaud parfait. »

La couverture témoigne, elle aussi, de la grande exigence du designer graphique et du fabricant. Le dessin emblématique Roll of Bills a fait l’objet d’un travail de photogravure très poussé. Alors que l’image source était fournie en quadrichromie traditionnelle (CMJN), Philippe Millot a tenu à la décomposer en trois tons directs (vert, rouge et noir). Ce travail méticuleux de séparation des couleurs, réalisé par les photograveurs, redonne toute sa puissance et sa présence graphique au trait de Warhol. Pour parachever le livre-objet, la couverture reliée et à dos rond a reçu un élégant marquage en creux, souligné par un vernis UV brillant.

Ce livre-objet reflète remarquablement la dualité warholienne. Conjuguant rigueur industrielle de la fabrication et poésie tactile du papier, il rappelle qu’Andy Warhol n’a jamais cessé d’être un technicien hors pair et un authentique amoureux de la matière. Prometteuses, les « bonnes feuilles » invitent à découvrir le catalogue achevé et à prolonger l’expérience de la ligne warholienne offerte par l’exposition.