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Hilma af Klint. Les peintures du Temple, 1906-1915 : un catalogue à la mesure d’une artiste hors-norme

Alors que le Grand Palais et le Centre Pompidou organisent la première grande exposition consacrée à Hilma af Klint en France, notre maison d’édition fait paraître un catalogue initiant le lecteur à l’alphabet mystique de cette artiste inclassable. Jaquette-poster ingénieuse, marquage à chaud sur une magnifique toile bleue, typographie redessinée pour l’occasion : découvrez comment notre équipe éditoriale a conçu un livre-objet unique.


C’est à Tokyo, bien avant de concevoir l’identité visuelle de ce catalogue, que le designer Aurélien Farina a découvert les œuvres d’Hilma af Klint. Il ne savait pas encore que son périple japonais était le prologue d’une aventure créative jalonnée de convergences inattendues. Il se rappelle : « Dans la boutique du musée, j’ai feuilleté plusieurs publications. Le design des livres était neutre, presque clinique. J’ai immédiatement pensé qu’Hilma af Klint méritait un graphisme à son image : plus organique, vibrant, et profondément habité. »
Quelques mois plus tard, son attention s’est portée sur la police de caractères Louise, distribuée par la fonderie Velvetyne. Une typographie forte pour répondre aux arabesques qui peuplent la peinture d’Hilma af Klint : « Ce n’étaient plus seulement des lettres, c’étaient des formes issues de ses tableaux ! » Cette envie d’un graphisme qui fasse écho à l’œuvre est vivement encouragée par Pascal Rousseau, commissaire de l’exposition et directeur de l’ouvrage, très impliqué dans la fabrication du catalogue.
La suite confirme la justesse de leur intuition : l’équipe chargée du graphisme de l’exposition au Grand Palais a sélectionné la même typographie pour accompagner la scénographie. Mais, pour le catalogue, Aurélien Farina a poussé l’exercice plus loin : il a redessiné certaines lettres, le « H » et le « K » notamment, qui sont les initiales du nom de l’artiste et dont les formes bouclées évoquent immédiatement le vocabulaire Jugendstil et le monde végétal, qui fascinait tant Hilma af Klint.

Un outil de décodage de l’invisible
Pendant deux ans, notre équipe s’est immergée dans la matière brute collectée par Pascal Rousseau. Élise Vanhaecke, iconographe, a mené une véritable enquête en explorant ce trésor d’archives : « Mon rôle était de remonter le fil des documents – traités de théosophie, photocopies d’enluminures médiévales, planches botaniques –, d’en retrouver les sources originales et d’en débusquer les droits. » Le graphiste Aurélien Farina a ensuite créé une « boîte à outils visuelle » à partir de ces œuvres. Il a détouré directement certaines formes schématiques et ponctué chaque chapitre d’un symbole suggérant au lecteur le contenu à venir. Une invitation à ne plus simplement regarder mais aussi à lire la peinture.

Pour ce qui est des textes eux-mêmes, grâce au formidable travail de recherche mené l’année dernière par la doctorante franco-suédoise Ariane Serck et aux essais inédits fournis par trois autres contributeurs – Kurt Almqvist, Hedvig Martin et David Picquart –, il est possible d’interpréter, dans un sens toujours pluriel, les formes étranges convoquées par Hilma af Klint : l’escargot peut être lu comme un symbole hermaphrodite ; les volutes, comme une évocation de l’évolution spirituelle ; les lettres « U » et « W », comme une incarnation du dialogue entre l’esprit et la matière.

Un livre-exposition
Comment restituer dans un livre la puissance des Dix plus grands, ces toiles monumentales de 3 mètres de haut ? Le catalogue est recouvert d’une jaquette de très grand format (80 x 53 cm). Une fois dépliée, elle offre une vue d’ensemble presque complète du corpus des peintures du Temple, exécutées par Hilma af Klint entre 1906 et 1915, et respecte les rapports de proportion entre les œuvres. C’est un vrai choc : entre les petites aquarelles (26 x 36 cm) et les formats gigantesques de certaines toiles, le contraste est saisissant !
Sous cette jaquette se cache aussi un vibrant hommage aux racines de l’artiste : la couverture du livre est en toile tissée. « Alors que les femmes étaient historiquement cantonnées aux arts appliqués – couture, tissage ou dentelle –, Hilma af Klint a su transfigurer cet héritage technique au sein du domaine pictural : elle a incorporé des éléments du vocabulaire textile dans ses tableaux », explique Aurélien Farina.

Pour que l’immersion soit totale, la fabrication du catalogue a été soignée dans ses moindres détails. Le choix du papier intérieur s’est porté sur un « bouffant », très agréable au toucher, léger et épais à la fois, et qui rappelle que la surface des œuvres d’Hilma af Klint était toujours très mate. Afin de garantir la restitution fidèle des images sur ce support absorbant, le catalogue a été imprimé au moyen de la technologie HUV. Ce procédé de séchage instantané par lampes UV empêche le papier de ternir les encres et permet aux pigments de vibrer avec un éclat remarquable. Avec ses superbes reproductions, son dos arrondi et sa texture sensuelle, ce livre semble s’être échappé du temps, comme tout droit sorti de la bibliothèque de la Société théosophique de Stockholm pour venir se poser entre nos mains.

Bâtir un Temple, construire un catalogue
Hilma af Klint a construit son œuvre avec une minutie artisanale et une exigence de bâtisseuse : une rigueur qu’elle avait héritée d’une mère botaniste et d’un père spécialiste en cartes nautiques. Dès son enfance, elle a classifié le vivant de façon systématique, comme plus tard l’invisible. Pour rendre justice à cette démarche, notre équipe éditoriale a respecté scrupuleusement les divisions établies par l’artiste pour son cycle des peintures du Temple. Le catalogue se déploie ainsi en deux phases majeures, miroirs de l’évolution spirituelle de l’humanité selon l’artiste : il s’ouvre sur l’émergence de la vie avec la série Chaos originel et atteint la puissance monumentale des Dix plus grands, avant d’explorer, dans un second temps, les thèmes iconiques du Cygne ou de la Colombe, puis de culminer dans le mysticisme avec les trois œuvres qui composent le Retable final.
Cette structure est soulignée par une division chromatique des pages : les essais sont composés sur un fond violet, tandis que les textes qui analysent l’œuvre, rédigés par la spécialiste Hedvig Martin, sont imprimés sur un papier rose. Au cœur du livre, les tableaux sont reproduits sur un fond papier neutre, de sorte que le blanc immaculé met en valeur les œuvres en elles-mêmes.

Par ses contenus, par son architecture et par sa forme même, ce catalogue révèle une femme à la liberté radicale et à la modernité troublante. Hilma af Klint, qui se genrait parfois au masculin dans son cercle intime, explorant une identité queer bien avant l’heure, s’impose aujourd’hui comme une figure de proue de l’émancipation féminine. Cet ouvrage est une initiation à ce parcours fascinant : au fil des pages, on pénètre dans le Temple qu’Hilma af Klint a passé sa vie à ériger, un espace sacré où le folklore nordique et l’abstraction pure se rencontrent. Après un siècle de silence, cette bâtisseuse d’univers nous ouvre ses portes et nous murmure enfin ses secrets…