Découvrir Marilyn Monroe : la proposition peut paraître paradoxale au sujet d’une femme dont la silhouette – sans doute l’une des plus photographiées au monde ! – habite comme nulle autre notre imaginaire collectif. Pourtant, la star, le plus souvent réduite à l’éclat du papier glacé, reste très mal connue en France. À l’occasion du centenaire de la naissance de l’icône hollywoodienne, la Cinémathèque française lui consacre une exposition, dont le catalogue est le fruit d’une collaboration avec notre maison d’édition. Cet ouvrage de référence vise à affranchir l’actrice de l’image de sex-symbol qui la dissimule et du carcan des clichés biographiques liés à son mythe. Il propose au lecteur une véritable rencontre avec une artiste dont le jeu et l’œuvre cinématographique se révèlent bien plus complexes que ce que l’on imagine. Pour mieux saisir le « pas de côté » qui a permis de transformer l’idole en sujet d’étude, nous avons rencontré Florence Tissot, commissaire de l’exposition et directrice scientifique, et la graphiste Lisa Sturacci, qui a conçu l’objet-livre Marilyn Monroe : 100 ans ! comme un manifeste.

Une exégèse nécessaire : sortir du cliché
« En France, la cinéphilie dite sérieuse n’avait encore jamais consacré de véritable volume critique à Monroe, constate Florence Tissot. Là où les tables des librairies débordent de biographies et de recueils de photographies, ce catalogue déploie, au travers de nombreux textes, un appareil critique dense. Esthétique, star studies, droit, histoire des techniques et du costume se croisent pour proposer une lecture moins univoque. »
Monroe incarne la star hollywoodienne par excellence et l’ouvrage éclaire les diverses réalités et significations qu’elle recouvre. Il recontextualise sa trajectoire très médiatisée dans l’Amérique des années 1950, que ce soit son façonnage par l’industrie, son apprentissage du jeu, la création de sa propre société de production ou encore sa dénonciation des prédateurs à Hollywood et son soutien à Ella Fitzgerald, victime de ségrégation. Enfin, il réhabilite une comédienne, consciente de son art, capable de naviguer du burlesque au genre dramatique et composant avec le système des studios alors en vigueur.
« Comment donner à voir le travail d’interprétation de celle que l’on voit davantage comme un mannequin posant pour des photographes ? » interroge Florence Tissot. Le catalogue relève ce défi en puisant dans le fonds exceptionnel de la Cinémathèque française et en mettant à l’honneur le photogramme – une image extraite d’un film – plutôt que d’accumuler les portraits rebattus.
La couverture est, à ce titre, un manifeste : on y voit un arrêt sur image de Certains l’aiment chaud où l’actrice apparaît au téléphone. L’image convoque un hors-champ, un dialogue, des émotions et des partenaires de jeu : c’est d’emblée une invitation à regarder Marilyn Monroe autrement, à se détacher du cliché de la « blonde idiote » fabriqué par la Fox.
L’objet-livre : une architecture de la vérité
L’expérience de dévoilement, résolument à contre-courant du mythe, commence dès les premières pages, avant même le premier texte. Florence Tissot a choisi d’y placer des contrechamps de la célèbre scène de la robe blanche dans Sept ans de réflexion. On n’y voit pas la star, mais la foule de badauds et de journalistes regroupés par le département de publicité de la Fox. En ouvrant le catalogue, le lecteur est ainsi immédiatement placé face à sa propre position de spectateur : au lieu d’être pris dans la fascination exercée par l’icône, il est invité à réfléchir sur le regard posé sur elle.

Le design graphique, confié à Lisa Sturacci, prolonge cette volonté de déconstruction. « À l’inverse des coffee table books dont les couvertures rigides montrent une Marilyn en majesté sur papier glacé, nous avons choisi un livre souple, explique-t-elle. Imprimé sur un papier bouffant Holmen, type papier journal, l’ouvrage affirme son statut d’ouvrage critique plutôt que de beau livre. »

La mise en page, rigoureusement construite, place l’image et le texte sur un pied d’égalité pour permettre une circulation fluide dans l’appareil critique. La typographie participe, elle aussi, à la cohérence formelle du catalogue Marilyn Monroe : 100 ans !, d’abord par le choix de The Future, une version actuelle de Futura : « Futura est une police née en 1927, presque en même temps que Marilyn, née en 1926 ! Elles sont contemporaines. Utiliser cette typo culte pour une personnalité qui l’est tout autant nous permettait de garder une empreinte rétro tout en conservant une forme de radicalité. Sur la couverture et les pages de titre, le titre s’affiche en Condor, une typographie à forts contrastes, condensée et frappante, qui revisite les polices des affiches de cinéma de l’époque. »

Enfin, le façonnage du livre repose sur l’opposition entre l’intérieur et l’extérieur, entre l’apparence et l’essence, entre ce que l’on croit connaître de Marilyn Monroe et ce qu’elle a réellement été.
À l’extérieur, la jaquette bordeaux marquée d’un rose fuchsia brillant – clin d’œil aux costumes de la star – incarne l’image publique, l’icône de papier qui habite l’imaginaire.
Mais une fois ce voile retiré, le cœur de l’ouvrage se révèle dans une sobriété radicale : « L’idée est que la “vérité” sur Marilyn se trouve à l’intérieur du texte, précise Lisa Sturacci. Comme pour évoquer une mise à nu, le dos du livre a été laissé apparent : sans sa jaquette, l’ouvrage dévoile ses fils de couture rose fuchsia. Cette couture apparente agit comme une métaphore : le lecteur découd le mythe, page après page. Le fil rose, qui rappelle les costumes de scène de Marilyn Monroe, ne sert plus à composer la panoplie de la star, mais à en révéler la structure intime. »
De sa jaquette miroitante et enveloppante au dépouillement des coutures rose fuchsia, de son iconographie d’une grande richesse aux textes critiques, cet ouvrage a été pensé pour renverser notre regard. On croyait tout savoir de Marilyn Monroe… Pourtant, derrière l’image de la blonde évaporée, on découvre une stratège. On pensait voir une image fixe, on rencontre une artiste en mouvement. Bien plus qu’un hommage rendu à la star hollywoodienne à l’occasion du centenaire de sa naissance, ce catalogue est une invitation à la regarder autrement : le texte et l’image s’unissent pour rendre enfin justice à la richesse de sa filmographie et de son jeu d’actrice.